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Juste Avant

"You know you make me wanna SHOUT !"

Travailler dans la restauration rapide n’est jamais facile, encore moins dans un restaurant de quartier où les clients se croient tout permis sous prétexte que, depuis qu’ils ont l’âge d’engloutir autre chose que du lait, ils nous font chier H24.



Étant une fille, j’ai une patience assez limitée, contrairement à ce que la populace a tendance à croire.
Et je ne vous parle même pas des jours où Trucmuche s’éclate en rave party dans mon crâne -ce que j’appelle également ‘une migraine’-, ou encore lorsque je suis une fille.
Alors, combinons tout ca, et voyons une journée ordinaire selon Medissy, équipière polyvalente dans une grande enseigne de malbouffe située dans le quartier le plus désolé de Reimscity.

8h du matin, arrivée au restaurant, tronche en vrac, les traces de draps encore ancrées dans la peau, la fatigue nerveuse au top level de mon échelle de Trucmuche personnelle, et, comble de tout ce petit bonheur, migraine pointant son nez.
Ouverture salle ridiculement foireuse, seau rempli de produit ménager renversé à maintes reprises sur le sol, votre équipière frise la crise de nerfs.

10h du matin, tout s’accélère.
Le Dieu de la chaine rémoise se pointe.
Son regard se pose sur mon teeshirt Cheschire offert par Darcy lors d’une virée Disneyique, et sur mon pantalon d’une chaine concurrente.
Trucmuche se demande à quoi ressemblerait Dieu avec des pailles dans les oreilles.
Dieu va aux toilettes -Dieu a beau être tout puissant et tout ce qu’on veut, il se doit quand même de satisfaire ses besoins naturels-, et en revient tout bouleversé.

Dieu, d’une voix spectrale : Medissy, vous n’avez pas fait les toilettes ? »
Medissy, récite son Pater en silence : Non, Seigneur, j’allais le faire avant l’ouverture, pour que cela sente bon l’eau de javel, histoire que nos clients ne reniflent pas l’odeur nauséabonde de leurs propres excréments.
Dieu, n’entend jamais les confessions de ses fidèles : faites-les, il y a du...Pardonnez-moi, l’horreur m’empêche de trouver mes mots... du papier toilette sur le sol !
Medissy, n’est pas croyante de toute façons : oui, Seigneur, je ferai tout mon possible pour purger les toilettes de ces hérétiques !

Mais je suis inconstante, et décide donc de laver les tables, parce que c’est comme ça que j’avais planifié mon ouverture, un point c’est tout.

Manager : tu as fait les toilettes ?
Medissy, expire son dernier soupir : … j’y vais…

Apres avoir noyé ces enfoirés d’hérétiques Lotusiens, je reprends le cours de ma vie, tranquillement perdue dans mes pensées.

L’heure de la pause tant attendue arrive, et je me rue au comptoir pour ne pas avoir à faire la queue derrière les six crevards qui n’ont rien de mieux à faire à 10 heures du matin qu’attendre l’ouverture d’un restaurant rapide à 11 heures.

Je déjeune, savourant mon futur cholestérol, et constate avec EFFROI que la responsable arrive, l’air franchement de mauvaise humeur.
Et qu’elle se dirige, elle aussi, d’un pas ferme et décidé, vers les toilettes clients.
Non, mais, sérieusement, c’est quoi leur problème avec les toilettes ?

La Rep revient, et demande d’une voix froide qui a ouvert la salle.
La bouche pleine de frites, je lève une main tremblante, sentant que je vais encore prendre cher...

Responsable : tu ouvres la salle et tu ne fais pas les toilettes ?!
Medissy, manquant s’étouffer avec une frite réfractaire : si ! et j’ai passé de la javel partout, désolée si ca ne sent plus, mais j’ai tout bien fait, chef !
Responsable, des lasers à la place des yeux : non ! ça n’a pas été fait ! il y a plein de merde sur la cuvette !
Medissy, commence à envisager de ne noyer dans sa boisson pétillante : si, j’ai frotté avec le petit balais et tout, pourtant !
Responsable, commence à envisager de sympathiques moyens pour torturer l’insolente moins que rien/équipière qui a osé lui répondre : La cuvette extérieure ! Pas l’intérieur ! j’exige que tu le fasses dès que tu auras repris le service !

Sur ces douces paroles, la Rep s’en va dans son bureau.
Et je rejoins Trucmuche dans mon esprit, et « rave » avec elle, jusqu’au moment où je décide de prendre mon cachet anti-migraine.
Cachet à base d’opium, totalement légal, bien entendu, mais qui a la fâcheuse manie de vous faire planer à cent milles pieds.


Ainsi commence ma journée.


Je vous passe les détails navrants de mon quotidien de caissière, emplie de « bonjour, sur place, à emporter ? un café ? » et autre robotisations du genre, pour passer directement à mon petit bonheur du jour, mon CLIENT DE QUARTIER.

A peine vingt minutes après mon arrivée sur le terrain, un client, père de famille d’apparence...patriarcale ?, se pose à mon comptoir.
Il commande deux menus enfants, et demande de la sauce pour ses morveux.

Petit aparté sur les sauces dans notre restaurant ; après avoir constaté le mois dernier que « 4500 sauces avaient disparues dans le néant cliental », nous avons toutes reçu l’ordre de faire payer les sauces supplémentaires, mais également de ne donner qu’une sauce par petite frite, et deux maximum par grande.
Je vois dans ce mémento une façon rigolote pour la direction de réduire le nombre de caissières, parce qu’allez dire ça à nos fameux, et on-ne-peut-plus charmants, habitués, et vous sentez vos points de vie se disparaître petit à petit...


Je fourni donc les deux sauces réglementaires à mon client, quand celui-ci est soudain possédé par un démon franchement salop.

Client, victime de vaudoo : les autres sauces, elles sont où ?
Medissy, droguée : euh, désolée, monsieur, maintenant on ne doit donner qu’une sauce par petite frite...
Client, devrait décidément se faire exorciser : vas-y, c’est quoi ce bordel, sale pute ? genre, mes gamins ils mangent qu’une sauce chacun ? bande de putain d’enfoirés, j’vais tout niquer ici, sales connards !
Medissy, heureuse d’avoir pris son médicament : euh, encore une fois, désolée... ?

Mais malheureusement, le possédé ne devait pas s’arrêter là, car je lui ramenai un produit en attente lorsqu’il reprit de plus belle, devant ses enfants cette fois-ci, et soutenu par des dindes de niveau international.

Medissy, se demande à quoi ressemblerait le Possédé avec des bâtonnets de poulet sortant des narines : désolée pour l’attente, monsieur, et bon appétit !
Possédé, rayé comme un vieux disque de Piaf : ouais, casse les couilles, mes gamins, une sauce chacun, ca se prétend Hallal et c’est dirigé par des SALES JUIFS ! bande de juifs, sale connards de radins, fils de pute, etc, etc.
Medissy, envisage de lui foutre un coup de plateau sur le crâne pour sa remarque antisémite : écoutez, monsieur, j’ai rien à voir là-dedans, moi ! je fais mon boulot, c’est tout !
Possédé Nazi : et toi, là, putain, tu crois quoi à me parler comme si j’étais un gamin de douze ans alors que j’ai trente piges ? la vie de ma mère, des fois, vous me donnez envie de tout pêter ici, je sors de taule, ca me fait rien d’y retourner, tu sais ?!
Medissy, décide de lui tourner le dos parce que, sérieusement, sa journée est horrible et qu’elle risque de perdre la vie si elle lui balance un savoureux « va te faire foutre, connard ».

Et me voici à la maison, en avance sur mon contrat, parce que, décidément, je ne sers à rien en ce moment, à en croire la Rep qui préfère me voir quitter le terrain à 13 heures, plutôt qu’à 15 heures.

Toute cette litanie pour vous assurer que non, tous les jours ne se ressemblent pas, et qu’il suffit de faire une rencontre, ou de regarder là où personne ne pense jamais à jeter un oeil, pour voir votre quotidien bouleversé.
Pensez-y.